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Moi !



Je suis écrivain. Enfin, pas vraiment, parce que je n’ai pas encore réussi à publier. Je suis un non écrivain, et ce blog ne contient absolument pas : des critiques littéraires, des conseils pour mieux écrire, des analyses sur le milieu de l’édition et des pensées philosophiques sur l’art d’écrire, mais simplement les aventures extraordinairement banales d’un terrien comme les autres !

Ah oui, tous les textes ici ne sont pas libres de droit. Si vous voulez en faire quelque-chose, il faut me contacter.

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Les deux camps se faisaient face. Le temps des escarmouches était révolu, l’affrontement, devenu inévitable, allait enfin avoir lieu.

Les tranchées avaient été creusées très tôt le matin, dans la terre encore gelée par une nuit implacable. Les soldats prirent position. Les visages étaient figés par le gel, les mains se refermaient avec peine sur les boutons des vestes, les pieds refusaient de bouger, les corps étaient lourds et engourdis. Malgré tout, les officiers sonnèrent le rassemblement. Ils mirent en rang leurs subordonnés, en prévision de l’assaut imminent. Les troupes furent galvanisées :

« Vous vous battez pour la liberté sociale chèrement acquise par nos aïeuls ! Et qui est remise en cause par ce gouvernement sarkozyste néo-fasciste ! Les banques obtiennent des milliards, alors que nous crevons de faim et de froid ! ».

«  Vous vous battez pour l’égalité sociale chèrement acquise par nos aïeuls ! Afin de ne plus subir les soubresauts d’une catégorie de nantis qui ne supporte pas de perdre ses privilèges, et contre les gauchistes alarmistes qui agitent l’épouvantail de la terreur dans le but de nous empêcher d’avancer en ces temps difficiles ! ».

   Les capitaines passèrent dans les rangs et inspectèrent minutieusement l’équipement déployé : l’intelligence des arguments, la pertinence des preuves, la véracité des thèses, la logique des raisonnements. La peur se lisait sur les visages. Les deux camps étaient fébriles, cette bataille était d’un enjeu colossal. Le pouvoir, l’autorité, la légitimité, l’arrogance. Tout allait découler de cet instant historique...

 

Soudain, alors que les rayons du soleil naissant embrassaient les peaux, les sifflets retentirent. Les lignes de front se postèrent aux bords des tranchées, épaulèrent les armes, puis lancèrent une salve d’arguments. Les premiers coups étaient primordiaux, ils devaient provoquer un maximum de dégâts.

«  Vous n’avez pas le droit de prendre les citoyens en otage ! Ras-le-bol ! Vous ne pensez qu’à faire grève et cela plombe le pays au lieu de l’aider ! »

«  Le droit de grève est constitutionnel, le remettre en cause, c’est remettre en cause la notion même de liberté au sein de nos institutions ! »

Des paquets de soldats tombaient dans chaque camp. Les capitaines braillaient leurs ordres, les remplaçants se hâtaient de rejoindre les rangs.

« Pourquoi vous battre avec autant d’acharnement pour des avantages qui ne concernent qu’une catégorie limitée de la population ? » 

« Nous combattons pour toutes les valeurs de la société, face à un gouvernement oppressant qui n’est capable que de renflouer les caisses des banques en temps de crise ! »

Des coups de tonnerre résonnaient au loin. L’artillerie venait de se mettre en action, catapultant des arguments gros comme des armoires sur des positions fragiles.

« L’abus de grèves tue la grève »

« Les grèves permettent de faire prendre conscience du ras-le-bol général ! C’est un cri d’alarme ! Et cela montre la combativité et l’implication de la population ! »

« Et en quoi une journée chômée fera avancer les choses ? Vous ne faites que pénaliser les travailleurs déjà précarisés ! »

« Vous êtes bornés et stupides ! Si on se fiait à vous, on vivrait dans une société ultra-libérale qui aliénerait le peuple au profit des plus puissants »

« Vous êtes fatalistes et résignés ! Au lieu de relever les manches, vous pleurez sur votre sort et attendez toujours l’aide des gouvernants. »

Les thèses et les anti-thèses fusaient, les membres coupés giclaient de partout, les cadavres s’agglutinaient au fond des fosses, dans la boue et le sang, les corps agonisants criaient leur douleur. La barbarie atteignait son apogée.

 

La bataille dura toute la journée. Les positions n’avaient pas évolué d’un pouce. Les deux camps étaient exténués. Aucun vainqueur ne se dégageait, au grand dam des officiers qui ne cessaient de beugler leur réussite : « Notre victoire est grande car c’est celle de la mobilisation » ou « Nous avons gagné, car les français ont montré qu’ils voulaient, comme nous, sortir de la crise pour nous orienter vers un monde plus juste ».

À la tombée de la nuit, les capitaines resserrèrent les rangs. Un ultime assaut devait être lancé avant 20 heures et son journal télévisé. Les soldats grognèrent, ils étaient épuisés.

 

C’est alors qu’un bruit intense envahit l’atmosphère. Une immense clameur monta derrière la plaine, et une colonne sombre se détacha de la ligne d’horizon. Des chars, des milliers de combattants, des véhicules blindés. Ils étaient nombreux, ils étaient bien équipés et leurs arguments semblaient modernes et efficaces. Les deux opposants restèrent figés, laissant s’installer l’étrange cortège au milieu du No Man’s Land.

Une sensation d’étonnement enveloppa le champ de bataille. Plus personne n’osait bouger. Finalement, un des nouveaux-arrivants, un général visiblement, qui avait un méga-phone à la main, hurla :

« Nous sommes les pragmatiques ! »

Presque aussitôt, la terre s’embrasa. Des accusations d’une puissance colossale furent jetées dans toutes les directions. Les soldats se terrèrent au fond de leurs tranchées, ils ne pouvaient que subir cet assaut dévastateur.

« Et l’argent des banques, on va enfin en voir la couleur ? »

« Remboursez la nounou que j’ai dû payer pour garder mes enfants ! »

« On a changé le monde avec la grève ? »

« Ce putain de RER n’a pas fonctionné, je me suis fait virer à cause de vous ! »

« Je vais être payé ? »

Les combattants étaient paralysés, ils n’arrivaient plus à réagir. Tout n’était que chaos et destruction. Un des officiers, dont le groupe venait d’être décimé, réussit finalement à s’agripper à une excuse et la lança au milieu des troupes pragmatiques.

« Vous n’aviez qu’à prendre votre bagnole au lieu de râler ! »

L’argument glacial provoqua une vague de silence. C’est alors qu’une immense nuée s’agita dans le ciel. Tous les soldats levèrent la tête. L’armée du développement durable n’avait pas supporté l’affront, ses bombardiers surpuissants étaient sur le sentier de la guerre...

 

Publié dans : Le quotidien
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