Découvrez ce blog par les articles les plus appréciés des visiteurs !
Cliquez ici pour voir comment le méchant Docteur House m’a traité lors d’une consultation, assistez à la fin de Super-Grosse contre Nutellor, faites un bond dans un futur
apocalyptique où les machines ont pris le pouvoir, ressentez toute la détresse d’un homme quand son chat maléfique a décidé de
l’empêcher de dormir, et bien d’autres choses encore !
2033.
An 25 après annihilation.
Un claquement.
Un souffle électrisé parcourt aussitôt les os fatigués de ma colonne vertébrale. Comme à chaque fois. L’excitation qui s’en suivait irrémédiablement m’a depuis longtemps quitté, dépassée par la lassitude.
Mon treillis élimé est couvert de boue et de neige. Mes muscles sont anesthésiés par le froid piquant. Je ne sais même pas si j’arriverai à me relever...
Cela fait trois heures que nous sommes
embusqués dans la crasse des ruines de l’ancienne ville, trois heures que nous ne faisons pas un seul mouvement à part soulever notre cage thoracique pour respirer. Je rêve d’un instant de
bonheur et de détente sur ma paillasse dans les égouts, avec suffisamment de répulsif fulmineux pour que les rats ne tentent pas de me dévorer pendant une demi-heure.
Il est temps. Je me retourne, je fais signe à mon équipe. Antoine et JC encadrent quatre bleus qui viennent de quitter leur cocon familial, bien au chaud, au fond des égouts. La bataille de Chartres nous a coûté de nombreux cadres miliciens, il a fallu recruter chez les adolescents.
Les jeunes me lancent des regards pleins d’espoir. Ils ont les lèvres bleues. C’est une bonne chose, au moins ils ressentent le froid. Ils sont en vie. Je lance les instructions, trois en contournements à neuf heures, trois autres à trois heures.
Je pars seul, devant, en appât. Une position enviable à laquelle seuls les plus vieux peuvent prétendre. Je rampe au milieu du terrain, entre les montagnes de fer rouillé. Ce qu’il reste de la tour Eiffel. Nous ne sommes plus très nombreux à l’avoir vue debout, à présent.
Un nouveau claquement sonore retentit. La machine est proche, elle est en train de se repaître du métal qui constituera ses projectiles, des agrafes lancées à pleine vitesse qui transpercent les muscles, les cartilages et les os.
Je m’avance, je peux la voir, malgré sa taille réduite. Elle broie dans ses mandibules les morceaux de ferraille qu’elle ingurgite et transforme dans sa micro-usine interne. Je vérifie mon chargeur de kalachnikov. Je la mets en joue. Elle n’est pas méfiante. Elle sort probablement de l’usine de fabrication.
Je tire. Deux projectiles ricochent sur sa face renforcée. Elle se relève tout à coup, ses senseurs fouillent l’espace et s’abattent sur moi.
En moins de vingt secondes, les agrafes de métal pleuvent autour de moi. Je me couche à terre. La boue mélangée à la neige pénètre dans ma bouche et mon nez. Mon esprit fatigué veut m’abandonner ici, mais mon instinct me pousse à m’enfuir. Je me relève, je déplace ma carcasse amaigrie. Le monstre métallique se lance à ma poursuite. Je progresse par bonds, me cachant derrière des poutrelles pour mieux repartir.
Une agrafe se plante dans mon dos. Je tombe à genoux, je n’arrive plus à respirer. Je ne suis pas encore au point de recoupement. Tant pis. Je me retourne. Elle est juste derrière moi. Ces senseurs pointent le milieu de mon front. Je crie le signal. Mes deux équipes apparaissent sur nos flancs. Deux roquettes sont lancées, la machine n’a pas le temps de comprendre ce qui lui arrive qu’elle explose en une gerbe étincelante. Je suis soufflé au sol. Complètement désorienté.
Les cris de joies retentissent.
— On l’a eu ! On l’a dégommé !
— Fermez-là ! hurlent aussitôt les vétérans.
Je me relève. Je promène un regard inquiet aux alentours. Autant déclencher un feu d’artifice pour dévoiler nos positions aux machines. Mon dos me lance, mais j’ai mieux à faire. Je me précipite sur un des bleus.
— Tu crois que les munitions poussent sur les arbres ? La prochaine fois, tu attends de voir l’effet du premier coup avant de t’exciter sur ton gros flingue !
— Mais… vous étiez en danger… Monsieur. En dehors du point de recoupement...
Ça n’arrive qu’à moi, ce genre de chose. Encore un idéaliste qui pense qu’une vie humaine vaut plus qu’un chargeur de mitraillette…
Je m’avance vers le cratère fumant où se tenait cette horrible machine. Antoine se place à mes côtés.
— Saloperie d’agrafeuse, lâche-t-il en crachant dans le trou. Si petite et si mortelle…
Je soupire et je me penche. Oui, saloperies d’agrafeuses. Qui aurait pu croire que de simples et
innocents accessoires de bureau se libèreraient un jour du joug des hommes et massacreraient plus de 99% de la population mondiale, obligeant les survivants à vivre terrés dans les
égouts…
Antoine se débarrasse de son sac. Il en extrait une pince qu’il pointe vers moi.
— Enlevez votre barda, je vais la retirer tout de suite ou la plaie risque de s’infecter.
J’ôte ma parka et mon baudrier, puis je soulève la couche de vêtements qui me protège à peine du froid.
— Comment tout ceci a-t-il bien pu commencer… lance-t-il, pensif, en arrachant l’agrafe de mon muscle.
Je serre les dents.
— Tout est de ma faute…
Je peux le sentir sourire.
— Elle ne faisait que trois centimètres, vous avez eu de la chance. Ça va vous faire une chouette cicatrice, presque raccord avec les autres. Allez, il faut y retourner. Le lieutenant a bien précisé que nous devions repérer avant la tombée de la nuit le groupe qui traque nos familles en secteur 18.
— Prépare les bleus. On change de position. Cette machine avait trois semaines d’expérience tout au plus. Le groupe plus expérimenté sera plus loin. On s’oriente vers le nord-est, dans l’ancien secteur d’habitation.
Je fixe la cavité. Un morceau de titane pas plus gros que mon doigt est fiché dans une pierre. Si petite et si mortelle. Je retire la boue agglomérée contre mes bottes et mon pantalon. Antoine ne m’a pas cru, et pourtant, tout est vrai.
Je m’appelle J. Heska, et il a y vingt-cinq ans, j’ai libéré les forces démoniaques des agrafeuses, provoquant l’annihilation complète de la civilisation…
2008.
An 0 de l’annihilation.
Clic Clic Clic.
— Putain d’agrafeuse ! Fonctionne jamais !
— Tu as vérifié qu’il y avait des agrafes ?
— J’ai tout vérifié ! Impossible d’agrafer ces documents. Et j’ai déjà dix minutes de retard pour la réunion avec le Président !
Clic Clic Clic.
— Parle-lui gentiment, elle va peut-être fonctionner…
— Merde !
Clic Clic Clic.
— T’énerve pas, ça ne sert à rien…
— Et tu crois qu’elle va faire quoi si je la balance contre le mur ? Se rebeller et conquérir le monde ?